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Un article de Stéphane Alliès, paru dans Médiapart le 22 mai 2010
Qu'ont-ils fait de leur succès? Il y a presque un an, le 7 juin 2009, Europe-Ecologie créait la surprise aux élections européennes, faisant jeu égal avec le PS (16,4%) et obtenant quatorze eurodéputés (dont seulement deux sortants – Daniel Cohn-Bendit et Hélène Flautre), à l'issue d'une campagne où ils furent les seuls à parler d'Europe, tout en ayant mis en avant un «casting» issu de la société civile et du monde associatif écolo.
Depuis, la délégation française du groupe Verts européen a investi les commissions parlementaires et tente de «pousser la prise de conscience écolo» dans des institutions en pleine crise de vocation, montrant chaque jour son impuissance face à la crise financière et son incapacité à sortir de l'impasse libérale dans laquelle l'Union s'est enferrée. Pourtant, les «europécologistes» sont convaincus d'être dans un contexte favorable à la promotion de leurs idées, et comptent s'appuyer sur la co-décision Conseil européen/Parlement, prévue par le traité de Lisbonne, pour imposer leur point de vue. Avec la conviction que le modèle du «compromis au-delà des clivages traditionnels» sert leur façon de «faire de la politique autrement, afin de gagner des majorités d'idée».
De mercredi 19 mai au matin jusqu'au lendemain midi, Mediapart a suivi 24 heures durant les José Bové, Sandrine Bélier, Eva Joly et autre Yannick Jadot dans les coulisses de Strasbourg, où se tiennent les séances plénières du Parlement européen, entre vote symbolique dans l'hémicycle, stratégies d'alliances complexes et travail de lobbying obscur.
o Mercredi - 10 heures. Pascal Canfin et «l'inversion du sens des choses»
Pascal Canfin préfère rester au comptoir de la buvette parlementaire, car les places libres sont dans la zone fumeur. «Ici c'est une zone extra-territoriale, le seul endroit de France où on a légalement le droit.» Ancien journaliste à Alternatives économiques, il estime «que l'inversion du sens des choses est flagrante» à l'intérieur de la commission des affaires économiques où il siège. «Contrairement à la mandature précédente, après un début où l'on pouvait craindre un retour du “business as usual”, le climat est revenu depuis trois mois à la régulation des flux financiers», poursuit-il.
Alors, il éprouve la technique des «relations interpersonnelles de couloirs, bien plus fructueuses que les grands discours de tribune». Il explique: «Chaque texte doit construire une majorité propre: le tout est de faire la bonne proposition au bon moment, et de bien préparer son coup en amont.» Il se félicite ainsi d'avoir pu introduire un indicateur d'évaluation objective des risques dans un rapport sur le contrôle des fonds LBO, ou d'avoir été entendu dans les discussions sur le contrôle des balances économiques de chaque Etat par l'UE. Désormais, il mène bataille sur la taxe sur les transactions financières.
«En tout, on est une soixantaine sur tout le Parlement à être vraiment compétents sur les questions économiques, et ce n'est finalement pas si dur de faire bouger les lignes, assure-t-il. Par exemple en s'appuyant sur les think-tanks et en organisant des colloques, puis en étant suffisamment convaincants pour que les autres convainquent à leur tour leurs groupes politiques, ou au moins une partie d'entre eux.» Quant au plan de coordination fiscale qui se profile, l'enjeu est selon lui de «faire comprendre qu'il y a deux voies possibles: respecter le pacte de stabilité et du coup en rajouter dans la régression sociale, ou donner les moyens aux Etats d'augmenter massivement les impôts sur les plus riches et le capital, tout en sanctionnant les dépenses inutiles et en rendant impossible le dumping fiscal et social. Mais cela demande à la fois de se battre contre le tabou libéral, mais aussi contre le tabou souverainiste».
En guise d'exemple, il raconte comment il tente d'infléchir «la passivité de la GUE» (pour Gauche unitaire européenne, le groupe réunissant communistes et gauche radicale): «Déjà ils sont divisés entre eux, certains sont à la gauche de la social-démocratie et d'autres sont quasiment encore staliniens, mais en votant systématiquement contre, ils se mettent eux-mêmes en dehors du jeu, de la même façon que l'extrême droite» (qui elle est tellement divisée qu'elle n'a plus de groupe propre). Alors, il travaille avec un élu allemand de «Die Linke», pour tenter de faire évoluer la GUE: «Déjà ils se sont abstenus lors du vote d'un texte pourtant pas négligeable encadrant les fonds spéculatifs, alors qu'à la base ils voulaient voter contre, pour exprimer leur souhait d'une interdiction totale de ces fonds. Même si je suis d'accord avec eux sur ce point, il faut prendre en compte l'état de nos forces et l'avantage qu'on peut tirer d'une situation actuelle qui n'est pas figée, avec des majoritaires très fragiles…»
Son souhait pour les mois à venir est de parvenir à faire émerger «un réel contre-lobby face à ceux des banques, avec des moyens importants, qui manquent aujourd'hui aux ONG et qui permettraient de développer de solides contre-expertises dans les auditions parlementaires, où ce sont toujours les intérêts du même camp qui sont représentés. En face, on fait venir un associatif ou un universitaire, mais il faut absolument un fonctionnement plus professionnalisé. Un “Greenpeace de la finance”, qui pourrait fonctionner grâce au fric des élus qui le voudraient, des syndicats et même des citoyens. Le lobbying n'est pas décisif, mais il influence toujours le climat général dans lequel on vote à la fin…».
o Midi. Séance de vote: «Sus à la thrombine!»
Dans l'immense hémicycle européen, qui fait irrémédiablement penser à la salle du conseil intergalactique de La Guerre des étoiles, le débat s'anime autour de l'interdiction de la Thrombine (aussi appelée «colle à viande»), un additif alimentaire permettant de stabiliser les steacks de viandes recomposées. La commission défend son usage dans l'Union, arguant de la mise en œuvre d'une «meilleure information du consommateur» par rapport aux réserves de nombreux parlementaires. Mais surtout, le commissaire estime que «grâce à la thrombine, les produits alimentaires seront moins chers, donc cela va dans l'intérêt du consommateur». A l'issue du vote, l'interdiction est finalement adoptée par le Parlement, à une voix près, et malgré la nécessité d'obtenir une majorité qualifiée. A la sortie, José Bové exulte: «Obtenir 370 voix, c'est une claque pour la Commission et ça montre le doute qu'il y a chez les conservateurs et les libéraux, notamment sur les questions écologiques comme la sécurité alimentaire. Un tel résultat montre qu'il y a eu des défections.» Et de saluer notamment le vote de l'UMP Jean-Marie Cavada, tout en chambrant des collaborateurs UMP anciens de la FNSEA.
Après un rapide détour vers une fresque de la bio-diversité dans un entre-sol parlementaire, où les «europécologistes» se succèdent pour apporter leur touche de peinture personnelle (et sur laquelle Yannick Jadot apposera «pour l'éternité» un poil de moustache extirpé à José Bové), Jean-Paul Besset s'en va manger avec les collaborateurs du groupe, dont il est le référent, pour faire le point sur les moyens de fonctionnement. L'ancien président de la fondation Nicolas-Hulot, et ancien journaliste au Monde, ira ensuite soutenir sur le parvis ses anciens confrères de France 3 retenus en otage, à l'invitation de RSF.
o 14 heures. Jean-Paul Besset et «le nouveau clivage écologique»
Près d'un an après son arrivée dans le jeu européen, Besset a le sentiment «d'un travail qui est fait, même si le problème est ce qu'il devient ensuite». D'après lui, «si les dossiers apparaissent horriblement techniques au début, on peut trouver de la politique derrière. A la commission transports, en ce moment, on travaille à la simplification administrative d'entrée et de sortie dans les ports européens. Ça paraît chiant comme ça, mais au final ça permet au transport maritime de devenir plus attractif, et donc de tenter de diminuer la part du transport routier.»
Sa fierté pour l'heure est d'avoir contribué à remettre en cause un accord de pêche UE-Guinée: «On devait l'avaliser au lendemain des massacres de Conakry, sans que ça ne choque personne!, raconte Besset. Avec ma collègue verte suédoise, on a souligné la nécessité d'un geste politique. Au début, on nous a rétorqué “Faut pas tout mélanger”. Mais après débat, suspension de séances et réunions de groupes, on a eu un vote final victorieux, qui a finalement abouti à une prise de position de la Commission Barroso.»
Il se refuse de céder au scepticisme devant l'état de l'UE aujourd'hui: «L'Europe en capilotade, c'est une vision pas si exacte, car les derniers événements catastrophiques sont une opportunité pour l'écologie politique, en devenant le clivage central de la sortie de crise. Aujourd'hui, on entend parler développement durable dans tous les couloirs, et on ressent très clairement une attraction vis-à-vis de nous, ils sont nombreux à chercher des réponses que ne leur offre pas la doxa de leurs partis. Il y a un changement incontestable de la part des sociaux-démocrates, qui viennent de plus en plus sur nos positions, tandis que les libéraux éclatent souvent dans leurs votes.»
o 15h30. José Bové et «la continuation d'une pratique militante classique»
Avec sa collègue verte Hélène Flautre et deux socialistes roumains, l'ancienne figure altermondialiste a organisé une conférence de presse pour évoquer la directive “Travail saisonnier” qui devrait bientôt venir en discussion au Parlement. Au menu, compte-rendu de la visite d'une délégation parlementaire en Andalousie, dénonciation des conditions de travail d'employés roumains dans une exploitation de fraises hors-sol, contrats dit de “pays d'origine” (rédigés en espagnol, mais rémunérés en fonction du niveau de vie roumain), montée des ressentiments racistes malgré le parquage des travailleurs en sortie de villes, droit des femmes (7.000 bébés roumains naissent en Espagne chaque année).
A la sortie, José Bové croise un conservateur polonais. Qui l'embrasse. «Il se passe des choses très étonnantes ici», confie-t-il dans la foulée: «C'est sûr qu'on n'est pas d'accord sur l'avortement, mais il nous soutient à fond sur la lutte anti-OGM. Au final, c'est comme en 82, quand on soutenait les paysans de Solidarnosc…» L'ancien leader de la Confédération paysanne n'est pas perdu dans les couloirs eurocratiques, où il salue et échange quelques mots avec quasiment tout le petit personnel, flanqué de ses deux collaborateurs qu'on dirait sortis tout droit du Larzac («Dans le bureau, c'est moustache obligatoire!»). Il dit croiser de nombreux parlementaires ou techniciens déjà rencontrés «lors des négociations sur la PAC, ou des luttes contre l'OMC».
Pour lui, le Parlement est «un vrai lieu en cohérence avec ce que porte Europe-Ecologie, aussi bien les idées que la continuation de nos pratiques militantes classiques». A Bruxelles, il a fait venir en tracteurs des producteurs de lait pour faire pression. Il a aussi monté une délégation pour aller visiter les prisons néo-calédoniennes. Et, dans la commission agriculture, il ferraille actuellement pour obtenir la transparence des comptes des vingt plus grosses entreprises de distribution.
A aucun moment il n'a le sentiment de renier le Non à la constitution européenne qu'il portait en 2005: «A l'époque, on portait une critique sur la sanctuarisation du modèle libéral qui a explosé aujourd'hui. Mais j'entends ceux qui parlaient des avancées institutionnelles. La co-décision Commission/Parlement est déjà en œuvre dans notre commission agriculture et on commence à voir émerger des marges de manœuvre. Et puis il faut relativiser la critique anti-technocratique: il y a aujourd'hui moins de technos à Bruxelles que de fonctionnaires travaillant à la ville de Paris. Attention, c'est très bien qu'il y en ait autant à Paris, mais ça montre qu'il n'y en a pas tant que ça à Bruxelles…»
o 17h30. Yannick Jadot, «peser plus que ce qu'on représente»
«Ici, c'est complexe d'être efficace.» Ancien directeur des campagnes de Greenpeace-France, Yannick Jadot a dû découvrir les «codes d'usages» de Bruxelles et Strasbourg: «Il faut comprendre le jeu entre Parlement et Commission, puis la nécessité d'avoir des relais.» Mais le constat est là: «Dans ce contexte où personne n'a de solutions face à la crise, être des apporteurs d'idées, des poissons-pilotes, nous permet de peser beaucoup plus que ce que l'on représente.» Pour cela, Jadot dit avoir vite compris la nécessité de «sortir des clivages français et de l'opposition systématique, car il y a tellement de cultures politiques différentes qu'on s'aperçoit rapidement qu'un conservateur allemand peut être plus favorable à ce qu'on raconte qu'un travailliste anglais. Et puis; l'ambiance “expat'” qui règne ici aide à la discussion. Loin des tracas de la vie politique nationale, tout le monde est cool».
Plus encore que la question écologique, il se dit «impressionné par les tensions sur les questions sociétales, où on voit apparaître les plus grosses fractures», alors que les sujets économiques «sont finalement bien moins marqués par le dogmatisme, quand on voit qu'aujourd'hui une taxe sur les transactions financières est à deux doigts d'être votée». Dans la commission Industrie, énergie, télécoms et recherche, il est en passe de remporter «une grande bagarre: faire en sorte que l'argent non dépensé par le plan de relance européen soit réinvesti sur l'efficacité énergétique». Pour cela, il multiplie les rendez-vous. «C'est un dialogue permanent. Ce matin, j'étais avec le commissaire à l'Industrie. Ce soir, je dois voir le commissaire à l'International. La semaine dernière, c'était le commissaire au développement. Individuellement, ils paraissent très intéressés: on voit bien qu'à leurs yeux, le temps des délires écolos est terminé. Désormais, on est crédibles, y compris pour traiter de la réalité sociale.»
Pour Jadot, la force des Verts réside dans «la cohérence et la cohésion de groupe». «Même si les Scandinaves et les Allemands sont très libéraux, la tonalité générale est assez à gauche, et les débats débouchent toujours sur une majorité claire. Il y a une discipline, mais pas d'obligation de discipline.» La réunion qui va suivre illustre ainsi à merveille les tiraillements qui peuvent traverser les Verts européens.
o 19 heures. Réunion de groupe, ou la complexité stratégique des alliances
Alors qu'il semblait épuisé quelques heures avant, avachi sur son Perrier à la buvette parlementaire, Daniel Cohn-Bendit a retrouvé sa vibrionnante envie d'en découdre. A la sortie de la réunion du bureau du groupe Vert qui précède celle des 55 députés écolos, dont il est le co-président, il s'avance vers Jean-Paul Besset et José Bové: «Aaaah, ça va swinguer! On va voir si vous voulez faire de la politique ou de l'identité!» Besset fronce les sourcils: «Aïe, il a l'air en forme…»
Enjeu du débat à venir, le vote sur «la stratégie 2020», alors que le Parti populaire européen (PPE, conservateur et majoritaire) n'a pas réussi à s'entendre sur un texte commun et prône un report du débat à la prochaine session strasbourgeoise, dans trois semaines. Pour la première fois depuis le début de la nouvelle mandature, les socialistes ont choisi de signer un texte commun avec les Verts, rompant avec la déstabilisante co-gestion PSE/PPE, déjà à l'œuvre pour l'élection de Barroso. Avec une telle alliance, renforcée par le ralliement ponctuel de la GUE, le document commun, qui a largement tenu compte des positions vertes (lire le texte en cliquant ici), installerait les «écolosocialistes» comme «plus forte minorité», loin devant les libéraux emmenés par l'ancien premier ministre belge Guy Verhofstadt.
Mais “Dany” a envie de «jouer un coup de poker». Extrêmement méfiant vis-à-vis du président du groupe PSE, l'allemand Martin Schultz, avec qui il a déjà eu maille à partir récemment, Cohn-Bendit propose aux siens de «jouer le report», en espérant trouver un accord PSE/Verts/Libéraux. «C'est un risque, mais non seulement on serait sûr que les socialistes voteraient tous, mais en plus on pourrait devenir majoritaire. Il en va aussi de la crédibilité du Parlement face à la Commission et au Conseil. Le Parlement ne peut pas se permettre de se diviser au point de ne pas pouvoir dégager une majorité sur la gestion de la crise financière, en plein milieu de cette crise.»
La discussion s'anime, et le négociateur du texte commun, le belge Philippe Lambert, résiste avec conviction à «DCB»: «Ça fait des semaines et des mois que nos discussions avec le PSE ne tournaient qu'autour des institutions. Là, ce texte est très positif pour nous. Il faut le voter pour acter que les lignes ont bougé et qu'on puisse rappeler ce texte aux socialistes ensuite.» Rapidement, chacun disserte sur la signification du message envoyé aux citoyens (responsabilité ou affirmation d'un projet qui gagne en audience) ou sur la valeur des engagements du PSE, tellement divisé en son sein selon les pays d'origine («Le problème avec les socialistes ici, c'est quand tu leur serres la main, tu comptes tes doigts après…», rigole Bové).
Au moment du vote, à main levée, on s'oblige à recompter: 19 voix pour le report, 17 pour le vote avec le PSE, 1 abstention. Cohn-Bendit a gagné son AG, mais il a compris qu'il valait mieux laisser le jeu ouvert: «Bon, demain, en conférence des présidents de groupe, je défendrai un “timide report” et on va rediscuter avec les socialistes pour voir leur degré de sincérité.» Côté délégation française, on s'est aussi divisé mais une majorité a défendu le vote. Certains ont une pensée pour les socialistes français qui se débattent au sein du PSE pour l'éloigner du PPE et des Libéraux.
20h30. José Bové regarde sa tocante.
Après l'intervention d'Eva Joly sur la Palestine, il a prévu de crapahuter vers sa chambre d'hôtel pour regarder le premier épisode du Carlos d'Olivier Assayas, dont il n'a cessé de parler toute la journée avec la moustache qui frise malicieusement en souvenir de ses jeunes années. Mais il attendra un peu, car Eva Joly raconte les difficultés rencontrées par la délégation parlementaire qu'elle compte emmener notamment dans la Bande de Gaza. L'itinéraire et le programme de rencontres imposés par Israël (dont un entretien avec le «maire» de Jérusalem-Est, pourtant en territoire palestinien), l'interdiction d'aller à Gaza, l'accord du Caire pour rentrer malgré tout à Gaza en passant par la frontière égyptienne, les accusations de «propagande anti-israëlienne» par un eurodéputé italien très proche de Berlusconi…
o Jeudi - 9h30. Hélène Flautre, «le fond et la forme»
La situation stratégique est encore incertaine, malgré les discussions nocturnes entre représentants des groupes Verts et PSE. Au zinc de la buvette, la grecque Vula Tsetsi interpelle Hélène Flautre et Jean-Paul Besset, dans un français parfait à l'accent méditerranéen, mais surtout mâtiné d'inquiétude: «Les socialistes sont toujours OK pour voter le texte et ne comprennent plus rien à notre position. On a l'air con! J'espère que Dany ne va pas faire de conneries: si on ne vote pas, moi je m'en lave les mains pour la suite!»
Un quart d'heure plus tard, Cohn-Bendit part à la dernière réunion de groupe pour accepter de soumettre au vote le texte commun PSE/Verts/GUE. Hélène Flautre sourit. La seule sortante de la délégation française joue un peu la grande sœur de la délégation française. «L'essentiel est de pouvoir se donner des habitudes de travail collectif, et de ne pas sombrer dans la foire aux ego. Et dans les débats de groupe, il faut faire confiance au plus compétent sur la question. Sur le débat d'hier, j'ai surtout écouté le point de vue de Pascal Canfin sur la solidité du texte négocié PSE/Verts. Dans l'incertitude de la crise financière, comme de la crise de l'Europe, il faut avant tout être cohérent.»
Militante et élue de longue date chez les Verts, elle se réjouit d'ailleurs qu'il n'y ait «absolument aucun clivage avec les non-Verts, cette barrière est même franchement non identifiable». Selon Flautre, «le temps de la co-décision commence et nous sommes en mesure de viser à la construction d'une majorité. Ce qu'on porte devient central et décisif. Le fond et la forme sont liés.» Comme exemple du «jeu parlementaire qui se redéfinit», elle retiendra le rejet de l'accord Swift entre l'UE et les Etats-Unis, prévoyant le contrôle des transactions et des données bancaires européennes par le Trésor américain. «Un truc énormissime!, s'enthousiasme-t-elle, car le Parlement fait reculer la Commission, sur un sujet aussi important que les libertés publiques.»
Avant d'aller présider l'intergroupe sur la Turquie, où elle redoute que les Chypriotes grecs ne bloquent toute discussion, Flautre confie ses espoirs pour amender la directive travail saisonnier qui arrive en débat au Parlement: «Sur deux, trois, quatre priorités qu'on aura pointées avec les syndicats, on doit pouvoir rendre le recours aux travailleurs étrangers plus cher, avec des contrats écrits dans leur langue d'origine et pourquoi pas une indemnisation pour payer leurs déplacements, jusqu'ici à leur charge?»
o 10h30. Sandrine Bélier et «la fin des bipartismes»
L'ancienne présidente du réseau France nature environnement (FNE) ne cache pas avoir découvert quelques réalités un peu dures à avaler lors de ses premiers mois d'exercice parlementaire. Et se dit traumatisée par «le vote d'une résolution scandaleuse sur la liberté de la presse où on a perdu à égalité parfaite de voix». Elle se souviendra longtemps de «l'attitude d'une eurodéputée italienne berlusconiste, qui a fêté le résultat comme si elle avait marqué un but au foot (lire sa chronique sur Slate.fr). Là, j'ai pris conscience que tous les votes pouvaient se jouer à rien, même sur des principes que l'on pensait incontestables. Quand on voit que les eurodéputés polonais ou roumains ne peuvent pas voter contre l'avortement, nous disant qu'ils se feraient écharper à leur retour de Strasbourg, on se dit qu'il y a encore du boulot. Moi je pensais qu'on avait gagné ces combats».
Sur ses dossiers, elle siège à la commission environnement, elle dit regretter qu'il n'y ait pas encore «de cohérence d'ensemble à la prise de conscience à laquelle on assiste: tout est très sectorialisé». Mais, «comme pour le Grenelle mais dans un costume différent», la juriste environnementale aux multiples doctorats, notamment en droits de l'Homme, se retrouve complètement dans les «procédures de concertation, l'appréciation des textes juridiques et la recherche de compromis» qui animent les débats parlementaires européens. En revanche, elle regrette «les petits arrangements entre Etats qui paralysent l'action, comme la directive sur la qualité des sols, qui se heurte à un deal franco-allemand, la France soutenant Merkel qui bloque le texte à cause de pressions de la droite bavaroise, en échange d'un soutien allemand au moratoire sur les OGM».
Bélier plaide pour que le groupe Vert continue «de faire la balance avec les libéraux, avec qui on est pas souvent d'accord sur les questions économiques mais très proches sur les libertés civiles». Et d'estimer qu'il y a plus à gagner pour l'écologie politique avec la «fin des bipartismes»: «Ça correspond à la redéfinition des valeurs qu'on appelle. Je ne suis pas pour qu'on s'affirme de gauche comme ça, mais plutôt pour que l'on voit comment on peut peser, faire des partenariats. Si on prend la politique migratoire, par exemple: que chacun mette ses valeurs sur la table. On verrait qu'on n'est pas d'accord avec la droite, mais on pourrait aussi peser sur les socialistes.»
En parlant de socialiste, l'eurodéputé PS Stéphane Le Foll s'assoit à la table à côté. Après une embrassade, ce proche de François Hollande lance à Sandrine Bélier, l'œil noir mais le sourire en coin: «Bravo pour les hésitations sur le texte commun PSE/Verts: nous, on rame pour remettre le PSE à gauche et vous ne nous facilitez pas la tâche…»
o Midi. Séance de vote. Le regain majoritaire de la droite.
Les espoirs tactiques ont fait long feu. En deux temps, trois mouvements, la majorité conservatrice du Parlement a mis fin aux incertitudes: les députés votent le report de l'adoption d'un texte sur la stratégie 2020, par 342 voix contre 220. Libéraux et conservateurs ont uni leurs forces pour gagner du temps, face au texte signé par le PSE et les Verts (et soutenu par la GUE). Maigre motif de satisfaction pour les écolos, «même si tout est toujours possible avec le PSE», le socialiste Martin Schultz a exprimé devant l'assemblée et la droite sa volonté de privilégier le même axe dans trois semaines: «Nous pensons détenir de meilleures réponses que vous, il y a aujourd'hui un problème de contenu chez vous, pas de procédure. Il faudra que vous ayez une position claire, et il faudra trancher. Les socialistes maintiendront leur position actuelle.»
Ultime signe que le Parlement européen, malgré le contexte, reste solidement ancré au libéralisme, le député français Liem Ngoan-Hoc demandera que soit retirée sa signature du rapport sur «la viabilité de long terme des finances publiques», détricoté par les amendements de la droite. «Face à un très mauvais coup porté par le PPE et les libéraux, qui veulent faire payer la crise libérale aux peuples, il est impossible d'associer mon nom à ce texte», s'exclame l'économiste proche de Benoît Hamon, ovationnée par les rangs du PSE et plusieurs Verts.
Une série de votes incompréhensibles plus tard, la session de mai se termine, l'hémicycle se vide et le ballet incessant des ascenseurs de verre reprend dans les étages d'un bâtiment bientôt déserté par des parlementaires pressés de pouvoir rentrer par le train de 14h10.
o 13 heures. Karima Delli et «le pied dedans, le pied dehors»
Au snack du Parlement, on ne jurerait pas que le poulet-frites n'est pas victime de thrombine. Militante de l'association contre le mal-logement Jeudi noir et benjamine d'Europe-Ecologie (même si une Danoise de 26 ans la coiffe sur le poteau dans le groupe Verts), Karima Delli «kiffe d'être là» et dit avoir «beaucoup de chance». Elue surprise devenue mascotte de la vague verte des européennes (elle était en quatrième position sur la liste d'Île-de-France), elle raconte à deux mille à l'heure son hyper-activité, dans les deux domaines qu'elle a investis: la commission des affaires sociales et la délégation européenne sur l'Inde. «Par rapport à l'Assemblée nationale ou au Sénat, il n'y a pas de rite initiatique, on entre tout de suite dans les commissions, on rédige des rapports, on organise des missions», explique cette ancienne attachée parlementaire de la sénatrice Verte du Pas-de-Calais Marie-Christine Blandin.
Une obsession pour elle: rester fidèle à ses engagements dans le mouvement social, et le montrer le plus concrètement possible. Elle a ainsi emmené une délégation parlementaire visiter les éco-quartiers de Seine-Saint-Denis en partie financés par les fonds européens. Elle plaide «sans rien lâcher», dit-elle, pour la création d'un fonds pour la précarité énergétique, sollicite des co-financements en marge de colloques bruxellois. «Je voudrais que le logement devienne une véritable préoccupation européenne, et j'utilise mon mandat au maximum pour peser sur ces questions, comme sur la répartition des richesses et la question du salaire maximum, que j'essaie de glisser à chaque fois que c'est possible», martèle Delli, qui dit consulter constamment ses amis de militances passées (la brigade des clowns, Sauvons les riches, Génération précaires, etc.), au nom du sacro-saint principe en vigueur à la gauche du parti écologiste (dont elle vient), comme du temps de la gauche socialiste de Julien Dray et Jean-Luc Mélenchon au PS: «Toujours un pied dans la politique, un pied dehors avec le mouvement social.»
Gouailleuse et intarissable, elle veut bousculer l'institution, car elle en voit «tellement qui ne bossent pas». A l'heure d'un premier bilan, elle pense surtout à la suite: «Pour l'instant, on me trouve plutôt sympa, alors j'en profite et j'essaie de m'appuyer sur leur mauvaise conscience. Quand je propose qu'on envoie une délégation à la marche des pauvres en 2012, on me dit: “Ah c'est bien Karima, tu as raison.” Mais quand ils auront oublié dans six mois, je serai là pour leur rappeler...»
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